Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo

Fille, femme, autre est un roman polyphonique, un chef-d’œuvre, un texte qui s’inscrit dans l’actualité et qui réunis onze femmes et un trans.

« tu vois, Megan, j’ai appris à mes dépens comment les femmes sont discriminées, c’est pour ça que je suis devenue féministe après ma transition, une féministe intersectionnelle, parce qu’il ne s’agit pas seulement de genre mais de race, de sexualité, de classe sociales et autres intersections avec lesquelles nous vivons d’ailleurs sans même y penser »

Bernardine Evaristo nous propose ainsi des tranches de vie. Les personnages ont entre 19 et 93 ans, mais cherchent tous quelque chose – l’amour, une maison, un avenir, un parent, une identité, un genre, une place – et seront amenés à se croiser, brièvement ou plus longuement, car elles ont une histoire et un vécu communs. Chacun(e)s fait ses propres choix mais une question se pose tout au long du roman : quelles places occupent les femmes ? Plus encore : quelles places occupent les femmes, qu’elles soient noires ou blanches, hétéros ou homos, riches ou pauvres, féministes ou non, femmes au foyer ou carriéristes, artistes ou institutrices, mères ou non, etc. Évidemment, pour chacune d’elles – peu importe leurs origines, mais plus encore lorsqu’elles sont noires – le chemin est difficile, semé d’embûches. Elles vivent – nous vivons – dans une société patriarcale, une société dominée par les blancs et par les hommes. Comment, alors, se forger une identité ? Comment faire face au sexisme, au racisme ? Comment ne pas être soi-même pleine de préjugés, d’idées toutes faites ? Comment s’ouvrir aux autres ? Les réponses à ces questions sont nuancées car en présentant douze personnages, Bernardine Evaristo offre aux lecteurs une diversité certaine.

« elle les écouta débattre de ce que signifiait être une femme noire
ce que signifiait être féministe quand les organisations féministes blanches vous faisaient sentir que vous n’étiez pas la bienvenue
ce qu’elles éprouvaient quand elles se faisaient traiter de négresse, ou tabasser par des crapules racistes
ce qu’elles ressentaient en voyant les hommes blancs leur tenir la porte ou céder leur siège dans les transports publics à des femmes blanches (acte sexiste) mais pas à elles (acte raciste) »

J’ai trouvé la construction du récit magistrale. Au fil des pages, le roman se tisse parfaitement, il est maîtrisé et s’ancre dans l’actualité. Les quatre premiers chapitres suivent un schéma semblable et laissent chacun la parole à trois personnages : Amma, Yazz, Dominique, Carole, Bummi, Latisha, Shirley, Winsome, Penelope, Megan/Morgan, Hattie et Grâce. Il y a autant de personnages, de personnalités que de vécus. Le dernier chapitre laisse brièvement la parole à un homme. Avec l’épilogue, ils closent le roman en beauté. Un roman dont la forme est quelque peu étonnante. L’autrice utilise peu de ponctuation et, sans être écrit en vers, le texte est à mi-chemin entre le roman et la poésie. Ce qui lui confère beaucoup de dynamisme sans jamais gêner la lecture.

« Yazz fut le miracle qu’elle ne croyait jamais vouloir désirer, la maternité la combla, oui c’est vrai, chose qu’elle n’avouait que rarement car ça semblait en quelque sorte antiféministe »

Bernardine Evaristo nous propose une ode à la tolérance, à la différence, à l’humanité. Il nous parle, avec beaucoup de justesse, de femmes, et plus particulièrement de femmes racisées et/ou non binaires. Il est question de diversité, de combats, de racisme. Le texte est parfois douloureux mais ne sombre jamais dans un pathos inutile. Qu’elles soient violées, qu’elles tombent sous l’emprise d’une féministe extrémiste ou qu’elles soient rejetées par leur propre famille (pour ne citer que ces exemples), ces femmes font preuve de force, voire d’une résilience incroyable.

« Megan se demandant tout haut comment mettre en pratique son concept d’identité de non-genre quand on vit dans un monde de binarité sexuelle, caractérisé par tant de définitions différentes (sensées et insensées) que la notion même de genre pouvait perdre toute signification, comment se les rappeler toutes ? c’était peut-être ça le truc, un monde totalement non genré, à moins que ce soit un rêve naïf et utopique »

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo est un roman nécessaire et marquant, tant pour ses propos forts que pour ses personnages.

« la vie est une aventure qu’il faut entreprendre d’un esprit ouvert et d’un coeur aimant »

Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo,
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Françoise Adelstain
Editions Globe, 2 septembre 2020
480 pages
22€

 

3 commentaires sur « Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo »

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